La France réinventée Pour un nouveau modèle social français et européen

Patrick Artus, Marie-Paule Virard

Mots-clés : Capitalisme américain, Croissance, Europe, modèle social européen.

Résumé

Depuis le début du XXIème siècle, l’économie européenne vacille, incapable de défendre son rang dans la compétition internationale et de maintenir le niveau de vie de ses citoyens. Comment le Vieux Continent peut-il restaurer le dynamisme de son économie et continuer à garantir aux Européens le modèle social généreux auquel ils sont attachés ?

L’ouvrage

Tandis que le premier quart du XXIème siècle s’achève, l’Europe, et notamment la France, paraît promise au déclin si elle ne parvient pas à relever les défis de long terme qui se profilent à l’horizon. Une croissance potentielle anémique, une démographie flageolante, une productivité en berne, une désindustrialisation que rien ne semble pouvoir stopper, une paupérisation grandissante, un changement climatique inquiétant, des déficits en roue libre… Autant de boulets accrochés aux pieds auxquels il convient d’ajouter -guerre en Ukraine oblige- le poids industriel et financier d’un réarmement à marche forcée alors même que l’Europe ne consacrait encore, au début de 2025, que 1,7% de son PIB à sa défense contre un objectif réaliste de 3%. 

Dans cette perspective assez sombre pour l’Europe, les fondamentaux qui ont porté le modèle américain depuis des décennies constituent une source d’inspiration. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Pour ne remonter qu’au début du siècle, la croissance américaine se situe en moyenne chaque année 1 point au-dessus de sa concurrente européenne et, selon la Banque mondiale, les revenus des Américains sont supérieurs de plus de 40% à ceux des Européens. Quant au top 30 des premières capitalisations boursières mondiales, il compte 24 américaines pour seulement 2 européennes.

L’Amérique doit ces performances à la fois à un écosystème et à un état d’esprit qui tranchent avec le modèle européen, notamment pour tout ce qui concerne la culture du risque. Elle les doit aussi à ses gains de productivité, à sa domination dans les secteurs clés  de la technologie, de l’espace et de la finance, sans oublier sa suprématie militaire et énergétique. Toutefois, affirmer que le modèle économique américain constitue une source d’inspiration pour l’Europe ne signifie pas, tant s’en faut, que celui-ci corresponde en tout point au modèle dont les Européens doivent rêver pour eux-mêmes. Pour nos sociétés européennes, le modèle américain présente en effet de nombreuses limites, sur le terrain des inégalités bien sûr, mais aussi sur celui de la gouvernance du capitalisme, notamment de la concurrence, comme du fonctionnement de l’Etat de droit. Il est même permis d’affirmer que les différences dans ce domaine s’accentuent encore depuis l’installation de Donald Trump à la Maison Blanche.

Dans ces conditions, le moment est venu d’explorer les conditions d’un véritable sursaut européen. C’est la raison pour laquelle, après un constat détaillé des atouts et des handicaps respectifs des modèles européen et américain, Patrick Artus et Marie-Paule Virard se proposent de formuler un certain nombre de propositions qui seraient susceptibles de marier efficacité et équité afin d’élaborer un système capable à la fois de restaurer la compétitivité du continent et d’assurer aux citoyens européens un niveau de vie et une qualité de vie qui préservent leurs valeurs, leur bien-être et l’avenir de leurs enfants. C’est d’autant plus possible que ce modèle existe déjà sur notre continent : aujourd’hui, l’Europe du Nord est sans doute l’endroit du monde où on concilie le mieux compétitivité, solidarité, innovation, transition écologique et… réarmement face à la Russie.

A condition de surmonter ses fragilités par des réformes courageuses, l’Europe a encore aujourd’hui toutes ses chances, et surtout si on adhère à la thèse de Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson, les trois prix Nobel d’économie 2024, selon laquelle c’est la démocratie qui fabrique la croissance et non l’inverse.

  Voir la vidéo réalisée avec Patrick Artus dans le cadre du melchior M « La France réinventée »

 

Voir le fait d’actualité consacré au prix Nobel d’économie 2024

I- Le décrochage français et européen

Les performances des économies américaine et européenne ont commencé à diverger sérieusement lors des deux dernières décennies du XXème siècle. Pendant les trente glorieuses, l’économie européenne avait prospéré dans une logique de rattrapage par rapport à l’économie européenne. Ce rattrapage reposait sur l’accumulation de capital et de savoirs portés par des systèmes éducatifs tournés vers des technologies en provenance des Etats-Unis. Avec à la clé, pendant cette période, une croissance de 5 à 6% en Europe contre 3 à 4% aux Etats-Unis. Mais dès lors qu’elle s’est rapprochée de la frontière technologique et que l’innovation et la connaissance sont devenues les principaux moteurs de la croissance, l’économie européenne a commencé à caler. Amorcé dans les années 1980, le phénomène a pris de l’ampleur avec la crise financière de 2007-2008, avant de franchir une nouvelle étape à la veille de la crise sanitaire de 2020. Tous les indicateurs ont alors viré au rouge vif : stagnation de la productivité du travail, baisse du taux d’investissement des entreprises, recul des exportations, de la production manufacturière, de l’emploi. Désormais, l’écart entre le rythme de croissance des Etats-Unis et celui de la zone euro est important. Depuis le début du XXIème siècle, il a atteint en moyenne 1 point par an en volume. Le Vieux Continent est devenu une zone de quasi-stagnation économique associée à un phénomène de déclin démographique. 

Et la situation est encore plus inquiétante pour l’économie française. Quels que soient les éléments d’analyse retenus (productivité, efforts de R&D, investissements en nouvelles technologies, poids de l’industrie, taux d’emploi, balance commerciale, ….), l’économie tricolore décroche par rapport à celle des Etats-Unis. En 2025, selon le FMI, la croissance de la France est anémique (0,6%), la productivité est en baisse de 2,4% depuis 2019, la désindustrialisation semble irrésistible, le déficit commercial est de 81 milliards d’euros en 2024, la dette publique est astronomique au premier trimestre 2025 (3346 milliards d’euros, soit 114% du PIB), la qualité du service public se dégrade en dépit d’un déficit public qui devrait dépasser les 5,5% du PIB toujours en 2025, et la richesse par habitant est inférieure de plus de 15% par rapport à l’Allemagne.

Quand on s’interroge sur les causes de ce décrochage français et européen, il faut examiner l’évolution des quatre facteurs essentiels de production que sont le capital, la technologie (dépenses en R&D, investissements en nouvelles technologies), le travail (quantité et qualification), et l’énergie (disponibilité d’une énergie abondante et peu chère). Et le résultat de cet examen est clair : c’est sur le stock de capital productif et sur l’investissement en nouvelles technologies que se font les différences. Le stock de capital productif a augmenté sensiblement plus vite aux Etats-Unis que dans la zone euro. Et quant au taux d’investissement en nouvelles technologies et aux dépenses en R&D, ils sont incomparablement plus élevés outre-Atlantique (3,8% du PIB investis dans les TIC, contre 2,4% en zone euro). Ces conclusions sont corroborées par le diagnostic posé par le rapport Draghi, selon lequel 70% de l’écart de revenu disponible par habitant entre l’Europe et les Etats-Unis s’explique par la médiocrité de la productivité européenne.

Et si l’Europe investit peu, ce n’est pas en raison d’une faiblesse de l’épargne. Avec un taux d’épargne de 15,2% (et même 17,7% en France), la zone euro ne manque pas d’argent, mais cet argent quitte l’Europe pour aller s’investir aux Etats-Unis. Lorsqu’on analyse le solde de la somme des investissements directs et des investissements de portefeuille, on observe que depuis 10 ans celui-ci est positif aux Etats-Unis et négatif pour la zone euro (4 points de PIB par an en moyenne), preuve qu’il y a bien une migration importante de capital d’une rive à l’autre de l’Atlantique. Et sur le front de la matière grise, la situation européenne est aussi délicate, puisque les Européens manquent de certaines compétences dans les technologies du futur et que de nombreux chercheurs et entrepreneurs sont tentés depuis quelques décennies d’émigrer vers les Etats-Unis où ils sont mieux rémunérés et disposent de moyens incomparables pour mener à bien leurs projets de recherche.

Voir la note de lecture du livre de Félix Torres et Michel Hau « Le décrochage français : histoire d’une contreperformance politique et économique

II- Grandeur et difficultés du modèle américain

L’atout majeur du modèle américain réside dans son extraordinaire capacité à faire tourner la machine économique, à entreprendre, à investir, développer et innover. Ce dynamisme tient à la nature particulière du modèle économique et social américain et au comportement de ses différents acteurs, sans négliger le rôle prééminent du dollar. Il tient aussi à un état d’esprit et à un écosystème qui tranchent avec le modèle européen, en particulier pour tout ce qui concerne la culture du risque. Tout cela se traduit par deux différences essentielles entre les Etats-Unis et la zone euro : un niveau de profitabilité élevé des entreprises grâce à un partage des revenus défavorable aux salariés, et des gains de productivité robustes associés à l’ampleur des investissements en R&D et en nouvelles technologies. Le modèle américain est un modèle orienté systématiquement vers la croissance.

Cela dit, le capitalisme américain présente aujourd’hui un certain nombre de faiblesses qu’il convient de garder à l’ esprit.

  • Tout d’abord, lorsqu’on compare l’Europe et les Etats-Unis, on constate que les Etats-Unis sont un pays où les inégalités ne cessent de se creuser. L’écart en matière de revenus avant et après redistribution est très révélateur. Aux Etats-Unis, l’indice de Gini s’établit à 0,52 avant redistribution et à 0,38 après redistribution, soit un écart de 0,14. Pour la France, les chiffres correspondants sont respectivement de 0,51 et 0,31, et pour l’Allemagne de 0,51 à 0,29. Le système de redistribution est donc beaucoup plus efficace en Europe qu’aux Etats-Unis et évite à un certain nombre d’Européens de basculer dans la pauvreté : un Américain sur quatre vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté (25% contre 16% en zone euro). 

  • Autre aspect : l’Amérique est le seul pays développé sans système généralisé de protection sociale. Le gouvernement fédéral ne fournit pas de services médicaux à l’ensemble des citoyens. Les programmes publics (Medicare, Medicaid, et le programme pour enfants) sont accessibles à certaines populations vulnérables, mais ne couvrent que 30% de la population. 8% des Américains (soit une trentaine de millions de personnes) ne bénéficient d’aucune assurance maladie et nombreux sont ceux qui se passent totalement de soins médicaux.

  • Un troisième point de fragilité est la qualification de la main- d’œuvre. Outre-Atlantique, 14% des salariés sont « disabled » (inaptes au travail) et 29% des adultes souffrent d’une forme ou d’une autre d’invalidité. Cette fragilité s’observe également au niveau de l’ensemble de la population, quand on examine les compétences des adultes. Dans la dernière enquête OCDE PIAAC 2023, les Etats-Unis pointent loin derrière les pays leaders que sont la Finlande, le Japon, la Suède, et même la France qui n’a pourtant pas de bons résultats sur les compétences des adultes.

  • Au chapitre des fragilités du modèle américain, il faut évoquer aussi la situation économique. La désindustrialisation se poursuit. En 20 ans, la valeur ajoutée manufacturière a fondu, passant de 12% à 10% du PIB. Parallèlement, la balance commerciale des biens d’est sensiblement dégradée au point d’enregistrer un déficit de plus de 100 milliards par mois à la fin 2024. Quant à la dette extérieure nette, elle est passée de 10% du PIB en 2006 à plus de 80% fin 2024 et le déficit public à 1830 milliards de dollars (6,3% du PIB).

  • Un autre élément qui peut mettre en péril le modèle américain est paradoxalement la part prise par les promesses du développement de l’intelligence artificielle. Jusqu’à une période récente, experts et investisseurs étaient très optimistes quant aux effets de l’intelligence artificielle sur la productivité du travail et  la profitabilité des entreprises. Mais maintenant certains travaux de recherche aboutissent à des résultats plus mesurés. Par exemple, Daron Acemoglu (The Simple Macroeconomics of IA, MIT, 2024) montre que si la productivité du travail et la productivité globale des facteurs vont progresser rapidement dans les secteurs où l’efficacité est fortement améliorée par l’intelligence artificielle, les tâches concernées ne représentent qu’à peine 5% de l’ensemble des tâches. En conséquence, l’effet global de l’intelligence artificielle sur la productivité devrait être faible, en tout cas à l’horizon d’une bonne décennie.

Dernier point de fragilité : l’affaiblissement de la concurrence sur les marchés des biens et des services aux Etats-Unis. Depuis longtemps, les Etats-Unis ont entamé une dérive monopolistique qui se joue des règles de la concurrence (et qui fausse le fonctionnement des marchés, renforce les inégalités, fabrique des rentes, appauvrit l’innovation). Thomas Philippon, dans un essai qui fait référence (The Great Reversal. How America Gave up on Free Markets, 2019) a ainsi montré comment le processus de concentration qui s’est installé depuis plusieurs décennies aux Etats-Unis, dans un pays qui a pourtant inventé les lois anti-trust, se fait au détriment de la classe moyenne, de l’innovation, et de la croissance. Les géants de certains secteurs (finance, télécoms, santé, …) ont réussi à augmenter leurs prix sans retenue, à maximiser leurs profits et à gonfler leurs dividendes, au détriment des consommateurs et des salariés.

Voir le fait d’actualité « Croissance et déficit public : le cas des Etats-Unis »

III- Comment sauver le modèle européen ?

Comme on vient de le voir, et en dépit de son efficacité, le système américain ne peut être un modèle ni pour le Vieux Continent, ni pour la France, et ce en raison de ses effets secondaires sur la société. Mais il n’en reste pas moins que l’Europe doit restaurer le dynamisme de son économie pour défendre ses positions dans la compétition internationale, et aussi pour garantir à sa population la préservation du modèle social auquel elle est attachée. Patrick Artus et Marie-Paule Virard indiquent les propositions à mettre en œuvre aux niveaux français et européen pour sortir du « piège à croissance faible ».

Au niveau français, la réforme de l’Etat apparaît indispensable, à l’image de la réforme audacieuse pratiquée par les Suédois dès les années 1990 : réduction des dépenses de protection sociale, redéfinition des périmètres de l’Etat et des services publics (privatisation de pans entiers de l’économie), réforme de l’administration centrale. Tout cela a permis de réduire la pression fiscale en Suède, passé de 49 à 41,3% aujourd’hui. Toujours au niveau français, l’évolution de la politique de l’emploi semble également nécessaire, en préférant la protection de personne à celle de l’emploi, en s’inspirant de la flexisécurité danoise (à la fin des années 1990, le Danemark a décidé de réformer en profondeur sa politique de l’emploi en mariant étroitement flexibilité et sécurité). La France doit également remédier à ce que Patrick Artus et Marie-Paule Virard appellent la « catastrophe éducative », en s’inspirant de modèles qui ont fait leurs preuves, comme les modèles finlandais et singapourien notamment (apprentissage, travail en groupe, développement personnel, égalité des chances). Enfin, il faut travailler à la reconquête de l’équilibre du système de retraite français par la sous-indexation temporaire des retraites, le remontée du taux d’emploi, et l’introduction progressive d’une petite dose de capitalisation.

Au niveau européen, les priorités sont d’arrêter de laisser partir l’épargne à l’étranger, en réformant Solvabilité II afin de permettre aux assureurs de détenir davantage de private equity (pour réduire le différentiel de rendement du capital entre l’Europe et les Etats-Unis), de mettre en œuvre une politique industrielle européenne en définissant des secteurs stratégiques pour faire émerger des firmes européennes de taille mondiale sans renoncer à faire respecter les règles de la concurrence, de ne pas céder sur la transition énergétique (même s’il s’agit pour le moment de faire cavalier seul), de lever de la dette publique européenne en lieu et place de la dette des différents pays membres, et de convaincre la BCE de participer au financement des énormes besoins d’investissement en rouvrant le quantitative easing (sans craindre l’inflation puisque cette augmentation de la masse monétaire serait ciblée et financerait un choc d’offre positif).

Pour conclure, il est important de rappeler, surtout depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir aux Etats-Unis, qu’une nation ne se gère pas comme une entreprise (l’Etat a un rôle éminent à jouer dans l’élaboration d’une stratégie de croissance efficace) et que la prospérité résulte de la diffusion de la démocratie et non l’inverse, ainsi que l’ont montré dans leurs travaux les prix Nobel d’économie 2024 Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson (voir plus haut). En démontrant sa capacité à se réformer, et en se donnant les moyens de concilier économie de marché et démocratie, l’Europe tient une occasion historique de proposer un nouveau modèle de croissance au monde.

Voir les vidéos réalisées sur le cycle de conférences-débats autour du rapport Draghi

 

Quatrième de couverture

Notre monde bascule et bien des certitudes sont remises en cause avec le vent nouveau qui souffle d’Amérique. Cependant, le modèle européen et celui de la France au premier chef gardent toute leur force d’attractivité.

Comment préserver ce modèle social que le monde entier nous envie, alors que nos économies souffrent de nombreux handicaps et ont à relever d’innombrables défis ? 

Ce livre montre que les Européens et les Français peuvent encore sauver leur modèle, à condition de sortir l’économie du piège de la croissance faible qui la paralyse, en s’efforçant de retrouver l’efficacité-et l’imagination- perdue.

C’est possible en prenant le meilleur de l’esprit américain et en s’inspirant des réformes mises en œuvre dans les pays d’Europe du Nord et aussi en Suisse.

Les auteurs

Patrick Artus est conseiller économique d’Ossiam et membre du Cercle des économistes.

Marie-Paule Virard est journaliste économique.

Ensemble, ils ont publié chez Odile Jacob La dernière chance du capitalisme, Pour en finir avec le déclin et Quelle France en 2050 ?

Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés

1- Pourquoi peut-on parler d’un décrochage de l’économie européenne par rapport à celle des Etats-Unis ?

2- Quel est l’atout majeur du modèle américain ?

3- En quoi le modèle américain est-il plus fragile qu’il n’y paraît ?

4-  Pourquoi la politique du Président Trump peut-elle fragiliser encore un peu plus le modèle américain?

5- Quelles sont les mesures à mettre en œuvre pour relancer le modèle européen ?

Newsletter

Suivre toute l'actualité de Melchior et être invité aux événements