Mots-clés : Biais de comportement, innovation de rupture, Rationalité, Tragédie des horizons.
Résumé
Les négligences sont partout. Leur explication réside souvent dans les limites de notre rationalité, dans ce que l’on peut appeler les « biais cognitifs ». Les négligences « inefficaces » ont un coût individuel et collectif important. Mais il y a aussi de « bonnes négligences », qui permettent l’innovation, et parfois aussi de grandes transformations de la société.
L’ouvrage
La négligence se caractérise par l’inattention aux autres, aux choses, aux événements, à un contexte, qu’elle soit le fait de personnes ou de collectivités. Toutes ses manifestations ont une racine commune, à savoir une certaine forme de sous-estimation, et parfois de mépris, devant ce à quoi on ne saurait accorder quelque importance. Plusieurs éléments la nourrissent : le sentiment de l’incertain, celui du lointain, de l’infime, et aussi le jeu de la routine.
Si elle renvoie à la légèreté et parfois même à la désinvolture, la négligence puise aussi ses racines dans une rationalité inattendue, qui fait que se dessine en arrière-plan un calcul implicite de ses avantages et de ses coûts. Il y a une économie de la négligence, de l’inattention, en miroir inversé de l’économie de l’attention. Cette question essentielle de l’économie a été mise en évidence par Herbert Simon en 1971 : « La richesse de l’information entraîne une pénurie d’autres choses, de ce que l’information consomme. Or, ce que l’information consomme est assez évident : elle consomme l’attention de ceux qui la reçoivent ». Tout comme l’attention se monétise via la publicité, les médias, les réseaux sociaux et les sites internet, l’inattention peut aussi s’avérer profitable. Toute une économie se développe en tirant parti du jeu sur l’inattention et les comportements de négligence qui s’y rattachent.
Ce livre explore les catégories et les déterminants de la négligence, et montre comment l’économiste peut apporter des réponses aux interrogations qu’elle suscite. En quoi la négligence est-elle un problème non négligeable ? Est-elle toujours nuisible ? Ou au contraire exprime-t-elle parfois une certain degré de liberté de nos comportements ?
La négligence pose de nombreux problèmes. Elle consiste à faire remettre à demain des actions que l’on devrait entreprendre aujourd’hui, et ce rapport au temps pèse particulièrement dans le domaine environnemental. Elle affaiblit la démocratie par un excès de confiance qui conduit à la sous-estimation des situations réelles dont peuvent tirer parti ses ennemis. Elle a un coût important pour les finances publiques, comme le montrent les politiques de nudge (ou paternalisme libéral), dont l’intention procède de l’idée que les agents ont intérêt à ne pas être négligents, car ils gagneraient à mieux s’occuper des choses et d’eux-mêmes (comme en matière de santé par exemple). Il faut simplement les encourager à être plus soigneux, leur donner une petite impulsion, un nudge. Etant donné que des biais cognitifs ou comportementaux empêchent ces agents de prendre les bonnes décisions, il faut les amener à prendre les décisions qu’ils prendraient eux-mêmes s’ils étaient pleinement rationnels. Tout cela se justifie, sauf évidemment que ces politiques de nudge ont parfois tendance à négliger le principe de la liberté de l’acteur, et peuvent vite glisser vers un « paternalisme autoritaire ».
Mais la négligence n’est pas seulement source d’inefficacité. Elle peut aussi, sous certaines conditions, s’avérer efficace et créatrice. En effet, à force de vouloir tout contrôler, on finit par s’affaiblir, et les moments de négligence expriment une part de liberté permettant de reprendre une impulsion, de laisser la place à d’autres possibles. Une négligence qui apparaît comme simple inattention ex ante deviendra peut-être rationnelle ex post. Comme le disent les auteures, « Autoriser une part de négligence, c’est admettre que les priorités puissent évoluer, anticiper les aléas du marché qui ébranlent nos calculs, nos prévisions en nos certitudes ».
Voir la note de lecture du livre de Joseph E. Stiglitz et Bruce C. Greenwald « La nouvelle société de connaissance »
I- Aux origines de la négligence
La négligence tient aux biais comportementaux, à des perceptions du temps très contrastées entre immédiateté et temps long. Dans de nombreux cas, elle peut s’interpréter comme une forme de procrastination bien analysée par l’économiste. Dès 1991, Georges Akerlof a abordé les comportements de procrastination en montrant comment l’accumulation de petites erreurs finit par poser un problème dans le temps. Même si l’agent respecte le modèle de l’homo oeconomicus (qui effectue des choix rationnels), la prise en compte du temps change la donne car la somme des petites erreurs fait qu’une « négligence rationnelle » finit par devenir irrationnelle. Irving Fisher avait déjà une intuition de cette question de la prise en compte du temps dans les décisions, en s’appuyant sur un exemple particulier de négligence. Il considère un fermier dont le toit de la maison fuit. Le jour où il pleut, il ne peut pas réparer le toit, mais le jour où il ne pleut pas, il n’est nul besoin de réparer. La négligence est rationnelle dans le court terme, mais à long terme, la maison finit par s’effondrer.
La négligence sous forme de procrastination exprime notre survalorisation du temps présent. Cette manière d’appréhender le temps débouche sur une inversion des préférences : si, par exemple, on peut préférer a à b dans le futur, on peut préférer b à a dans un temps plus proche. Ces biais d’immédiateté expliquent bon nombre de comportements négligents dans les domaines de la santé et de l’alimentation. Le bénéfice immédiat d’un bon plat compense ses méfaits à long terme. De même, le coût immédiat de la prise d’un médicament quotidien n’est pas forcément compensé par le gain à long terme, qui apparaît incertain et différé. Il est vrai cependant que la procrastination pour les questions de santé ou d’alimentation peut être compensée par des engagements pour s’interdire de céder à l’impatience (tel Ulysse qui refuse l’appel des sirènes…).
De la même manière, l’épargne est un comportement qui mobilise notre perception du temps. Dans le modèle économique rationnel du cycle de vie (Modigliani), l’individu lisse sa consommation et transfère le revenu excédentaire des périodes aisées vers des périodes plus difficiles pour s’assurer un revenu et une consommation stables tout au long de l’existence ; et de façon analogue il épargne afin de s’assurer un revenu pour la période où il ne travaillera plus. Mais dans la réalité, on constate souvent une négligence en matière de consommation et d’épargne, et il est fréquent de voir des agents parvenir à un âge avancé sans revenu ou avec un revenu insuffisant du fait d’une épargne insuffisante pendant leur jeunesse. En effet, reporter une dépense d’aujourd’hui à demain suppose de résister à l’attrait de la consommation immédiate. En procrastinant, on peut toujours se dire qu’on épargnera demain pour après-demain, et qu’aujourd’hui, on se fait plaisir. La fable de La Cigale et la Fourmi a mieux dit que de nombreux modèles économiques cette alternance entre une vie de labeur sans plaisir et une vie de légèreté qui nous laisse démunis. Et pourtant, un agent économique rationnel voudrait vivre agréablement dans le futur et épargner aujourd’hui.
Voir la notion « Rationalité »
Voir la note de lecture du livre de Daniel Kahneman, Olivier Sibony et Cass Sustein « Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter »
II- La tragédie des horizons
Les paramètres de la négligence environnementale sont pluriels. Mais parmi ceux-ci, le rapport biaisé au temps est important, puisqu’il amène l’individu à négliger les lendemains ou à reporter ses efforts à demain. Cette négligence a des conséquences potentiellement très néfastes, non seulement à l’horizon de vie de l’individu, mais également pour les générations futures qui reçoivent en héritage notre imprévoyance ou notre insouciance.
La question de la négligence environnementale est proche d’une autre question classique en économie qui porte sur la dette. Lorsque le gouvernement finance ses dépenses par la dette, il transfère les impôts d’aujourd’hui vers les contribuables de demain, attitude que l’on peut considérer comme irresponsable face aux générations futures. De la même façon, les générations actuelles transfèrent la dette environnementale aux générations suivantes. Elles consomment et laissent leurs héritiers payer le prix de l’empreinte carbone générée par la négligence. A la différence près que dans le cas de la dette publique, on peut défendre que la génération actuelle investit dans de l’innovation, du capital humain ou des infrastructures qui bénéficieront aux suivantes. A l’inverse, dans le cas de la dette environnementale, on a du mal à saisir l’héritage positif que transfère la génération actuelle à la suivante.
La négligence environnementale ne ressemble pas à la négligence en matière de santé ou d’alimentation que l’on vient d’évoquer, car elle ne relève pas nécessairement d’une rationalité défaillante. Au contraire, pour paraphraser John Maynard Keynes qui avançait que le long terme n’est pas un bon guide pour les affaires courantes car « à long terme, nous serons tous morts », l’effort à fournir aujourd’hui ne sera rentable que dans un futur dont nous ne bénéficierons pas. La négligence pose, de ce fait, le problème de la prise en compte du temps long, au-delà de l’horizon de la vie individuelle. Cette négligence est davantage de l’ordre de l’irresponsabilité vis-à-vis d’autrui que de l’irrationalité.
La solution à la négligence environnementale n’est pas évidente. Certes, elle dépend du gouvernement (puisque le marché n’est pas efficace dès lors que l’on a affaire à un bien public, qui présente les caractéristiques de non-rivalité et de non-excluabilité), mais le gouvernement qui est lui-même un agent rationnel qui maximise ses propres intérêts politiques, n’a aucune raison de penser qu’il est capable de prendre les bonnes décisions pour l’ensemble des générations. Par ailleurs, ce même gouvernement peut être soumis aux « biais de comportement » et peut avoir des préférences de type hyperbolique, c’est-à-dire survaloriser le proche par rapport au lointain. C’est la « tragédie des horizons », formule employée par Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, le 29 septembre 2015, à quelques semaines de l’ouverture de la COP 21.
Comment les pouvoirs publics peuvent-ils intervenir pour réduire la négligence climatique ? Traditionnellement, ceux-ci ont recours à deux types d’instruments principaux : les normes et les taxes. Cependant, une nouvelle catégorie d’outils s’est ajoutée plus récemment, qui relèvent du nudge (voir plus haut), et incitent au respect de l’environnement sans contrainte et sans recours au mécanisme des prix. Les outils du nudge sont nombreux : parmi ceux-ci, on citera l’adhésion volontaire par les entreprises à des programmes de réduction de la pollution (comme dans le cas du plan France Relance 2021), l’information adressée aux consommateurs sur leur usage de polluants ou leur consommation d’énergie, ou encore les labels écologiques qui incitent à consommer de manière plus responsable. Cela dit, le nudge a une capacité limitée à infléchir les réflexes de négligence en l’absence d’une « éthique de la responsabilité » : notre modèle cognitif est toujours celui d’un accès croissant aux ressources comme symptôme du progrès.
Voir la vidéo réalisée dans le cadre du regard croisé 3 des EEE 2022 « Pourquoi les actes de la vie quotidienne ne sont pas sans conséquences ?
III- La négligence créatrice
La théorie des « crapauds fous » nous enseigne que dans un système social, pour faire face aux dangers qui nous menacent, il faut une dose d’audace, celle de faire un pas de côté, un geste différent, d’aller contre et autrement. Cette expression de « crapauds fous » nous vient de la biologie et de l’observation des crapauds qui vivent sur un territoire et se reproduisent dans un autre. A la période de reproduction, les crapauds migrent, toujours dans le même sens. Seuls quelques-uns, environ 10% d’entre eux, migrent en sens inverse du groupe. La plupart du temps, tout va pour le mieux pour l’espèce qui perd ses crapauds fous dans des chemins aventureux. Mais si le climat change, si une tempête ou une route nouvelle bouleversent les chemins habituels, tout le groupe est décimé, à l’exception des crapauds fous qui ont découvert de nouveaux endroits protégés.
Le crapaud fou est donc inefficient quand le système est stable. Mais il sauve le système quand les données changent, car il permet de penser différemment, d’anticiper l’incertain. Le Manifeste des crapauds fous, rédigé par de nombreux scientifiques en 2017, en donne des exemples, comme ceux d’Albert Einstein et de Marie Curie, et appelle à penser à contre-courant pour sauver le monde des dangers qui le menacent.
La négligence s’inscrit dans cette stratégie à contre-courant. Les sociétés animales et humaines autorisent cette part de négligence parce qu’elle est un pari sur les comportements déviants, une assurance qui permet la survie du groupe dans certains cas extrêmes. On peut voir la négligence comme une des formes de la déviance par rapport au comportement dominant. C’est ainsi que Durkheim soutient que la déviance autorise le changement social, interdit une reproduction sociale qui ne serait qu’à l’identique. Trois effets se conjuguent : la déviance renforce les normes par les moyens mis en place pour lutter contre elle, elle augmente la solidarité entre les membres du groupe qu’elle affecte ; elle permet surtout le changement, parce qu’elle souligne les problèmes du système et oblige à les affronter et à les résoudre.
On peut illustrer l’importance de cette déviance dans l’analyse de la croissance économique. Selon l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, la croissance résulte d’un processus de destruction créatrice. Grâce à l’entrepreneur, les innovations présentes évincent les innovations antérieures qui deviennent obsolètes. Dans cette activité de destruction créatrice, on trouve une proposition paradoxale : l’innovation prend racine dans certaines formes de négligence. D’une certaine façon, on peut considérer en effet que la recherche de l’innovation est négligence de la durabilité des biens, alors que l’activité de maintenance est le « travail reproductif par excellence, installé dans l’ordinaire des pratiques quotidiennes » (Jérôme Denis et David Pontille, Le Soin des choses. Politique de la maintenance, 2022), à rebours de la volonté de troquer les biens et produits existants contre du neuf ou de l’innovant.
Et il est vrai que le processus d’innovation est souvent disruptif. C’est ainsi que Clayton M. Christensen, professeur à Harvard Business School, a rédigé en 1997 un ouvrage de référence sur l’innovation (The Innovation’s Dilemma) dans lequel il explique que les entreprises prospères font faillite quand elles se concentrent sur leur activité, leurs clients, leur performance, mais négligent l’innovation, en particulier celle qui émane des « nouveaux entrants » sur le marché. L’innovation de rupture est celle qui disrupte le marché en rend obsolète le bien vendu précédemment tout en entraînant d’autres innovations en cascade. Pour explorer de nouveaux territoires, il faut cheminer de traverse, à l’image des « crapauds fous ». Il ne s’agit pas de suivre un processus industriel bien connu, d’optimiser les décisions, de prendre des décisions rationnelles en fonction des contraintes du moment. Il faut aussi tenter, risquer, sans savoir et sans raison. Et c’est souvent quand on ne cherche pas que se manifestent les créations accidentelles, les découvertes aussi fortuites qu’importantes, ce que résume bien le terme de sérendipité (capacité à faire par hasard une découverte inattendue et à en saisir l’utilité, qu’elle soit scientifique ou pratique).
Voir la note de lecture du livre de Philippe Aghion, Céline Antonin et Simon Bunel « Le pouvoir de la destruction créatrice »
Quatrième de couverture
On a tort de négliger la négligence, car elle est partout. Elle est devenue un phénomène économique majeur avec le développement des plateformes numériques par lesquelles nous accédons à toutes sortes de biens et de services. Ainsi laissons-nous courir notre abonnement à tel service de diffusion de séries que nous ne regardons plus ; nous oublions de résilier l’assurance de cet appareil ménager qui a cessé de fonctionner ; nous délaissons, après quelques semaines, la salle de sport à laquelle nous nous sommes abonnés pour l’année. Dans quelles limites raisonnables pouvons-nous contenir notre propre négligence et comment ? Jusqu’où la puissance publique peut-elle nous y aider ? Avec Négligences, Maya Bacache-Beauvallet et Françoise Benhamou décryptent le fonctionnement de cette économie de l’inattention. Elles montrent comment chaque individu, au lieu d’évaluer rationnellement les coûts et les avantages de ses décisions, privilégie ses intérêts à court terme au détriment de son bien-être futur. Les auteures pointent les menaces que fait peser la négligence sur notre environnement, voire sur notre vie démocratique. Mais la négligence n’est pas toujours un poison lent. Elle peut être aussi ce degré de liberté, de folie parfois, qui permet, par un pas de côté, de découvrir des voies nouvelles, des chemins de traverse.
Les auteurs
Maya Bacache-Beauvallet, normalienne, professeure de sciences économiques à l'ENS puis à Telecom Paris, est membre du Cercle des économistes. Elle est l'auteure des Stratégies absurdes et d'Économie des plateformes.
Auteure de nombreux livres sur l’économie et la culture notamment, Françoise Benhamou est professeure émérite d’économie à l’université Sorbonne Paris-Nord et enseigne à Sciences Po Paris. Elle est présidente du Cercle des économistes et du comité consultatif des programmes d’Arte.
Questions pour vérifier l’acquis et vous entraîner sur les points abordés
1) La négligence est-elle par essence nuisible ?
2) Les politiques de nudge limitent-elles la liberté de l’acteur ?
3) La négligence exprime-t-elle un rapport particulier au temps ?
4) La négligence environnementale relève-t-elle de l’irrationalité ?
5) Quel est le rapport entre la négligence et le processus d’innovation ?