Mots-clés : facteurs de structuration et de hiérarchisation de l’espace social, structure socioprofessionnelle, mobilité sociale, mutations du travail et de l’emploi, inégalités sociales
L'ouvrage
De nos jours, les classes moyennes sont l’objet de nombreux discours dans les médias et la vie politique. Elles sont par exemple souvent considérées comme des cibles publicitaires à privilégier ou encore comme un électorat à convaincre. Les classes moyennes ne représentent cependant qu’une partie minoritaire de la population active (environ 30 %), entre les classes populaires constituées par les ouvriers et l’essentiel des employés (près de la moitié) et les classes dominantes ou « dirigeantes » composées des professions libérales, chefs d’entreprise, hauts cadres des secteurs privé et public (près de 20 %). De plus, alors que le terme de « classes sociales » n’est plus considéré par beaucoup d’acteurs publics comme pertinent pour rendre compte des rapports sociaux, ceux-ci n’hésitent souvent pas à parler de « classes » lorsqu’ils les pensent « moyennes ». Enfin, c’est régulièrement « la classe moyenne » qui est évoquée comme si elle ne constituait qu’un seul bloc homogène.
L’ouvrage a pour objectif, dans une perspective sociologique rigoureuse, d’interroger les réalités des classes moyennes et corriger les idées reçues à leur sujet à partir d’enquêtes prenant appui sur des données statistiques, ethnographiques et sociohistoriques. Il s’agira dans une première partie d’interroger les contours des classes moyennes, puis de questionner la « crise » qui les frapperait aujourd’hui et enfin d’observer les pratiques et représentations de ses membres.
Pour commencer l’analyse, il semble pertinent de rappeler que la notion de classe moyenne n’est pas nouvelle. Aristote la définissait déjà dans l’Antiquité grecque comme la figure de l’équilibre empêchant les extrêmes de dominer. Montesquieu reprendra plus tard cette idée de l’équilibre. Pour Rousseau, chacun devrait posséder « quelque chose » mais personne ne devrait posséder « trop » pour que puisse se constituer une société républicaine. A ces visions normatives, portées par des critères moraux, va se substituer au XIXème siècle une vision plus politique. La classe moyenne se définit alors à partir des critères par lesquels la bourgeoisie se distingue de l’aristocratie : la modération, l’épargne et le travail. Avec la révolution de 1830 qui marque l’arrivée au pouvoir de la bourgeoisie, certains auteurs la désignent comme les fractions non fortunées des indépendants : artisans, paysans et petits patrons nommés aussi par Marx et Engels « la nouvelle classe petit-bourgeois ». A la suite de la seconde révolution industrielle et du développement de l’Etat social, les « cols blancs » (en opposition aux « cols bleus » désignant les ouvriers) tels que les employés de bureau, les comptables ou vendeurs vont être associés à la « nouvelle classe moyenne ». Maurice Halbwachs, inspiré par les travaux de Gustav Schmoller de la fin du XIXème siècle, va caractériser les classes moyennes par une position intermédiaire entre la classe dominante et la classe ouvrière et par une hétérogénéité interne illustrée par des niveaux de vie, des degrés d’autonomie dans l’emploi et les types de travail réalisé différents.
Aujourd’hui, trois éléments doivent être rappelés pour débuter une analyse rigoureuse et approfondie de la question.
Tout d’abord, la notion de classes moyennes est plastique. L’imprécision du terme permet de le mobiliser dans des contextes différents et dans la défense de causes diverses : combattre l’impôt sur le revenu au début du XXème siècle, justifier la fin de la lutte des classes dans les années 1960-1980 ou promouvoir les « honnêtes gens » plus récemment.
Deuxièmement, la multiplicité des définitions existantes en rend les contours fluctuants, ce qui favorise les utilisations peu rigoureuses dans les discours publics. D’un point de vue sociologique, dans la lignée des travaux de Maurice Halbwachs, les classes moyennes désignent l’ensemble des individus occupant une position intermédiaire dans la structure sociale, c’est-à-dire se situant entre un « bas » et un « haut », notamment en termes de revenu, de patrimoine, de diplôme, de qualification et de prestige. Ces derniers possèdent plus de capitaux, économiques et culturels que les ouvriers et employées, mais moins que les classes supérieures. La nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) de l’Insee permet de rendre la définition précédente opérationnelle sur le plan statistique. Les classes moyennes seraient constituées des professions intermédiaires (comme les techniciens, infirmiers, professeurs des écoles, cadres B de la fonction publique, représentants de commerce, comptables), des artisans, des commerçants, de certains agriculteurs et employés (proches des professions intermédiaires par leur niveau de revenu, de diplôme, le contenu de leur travail et leur position hiérarchique) et d’une partie des enseignants du secondaire. Cette définition induit nécessairement une certaine hétérogénéité conduisant à préférer parler des « classes moyennes » plutôt que de la « classe moyenne ». Par exemple, les professeurs des écoles possèdent plus de capital culturel que de capital économique quand c’est le contraire pour les artisans ou commerçants. Les définitions que privilégient les économistes mobilisent des seuils, parfois différents selon la source, en termes de niveaux de vie, de revenu ou de patrimoine. Ainsi en 2022, selon le Crédoc, une personne seule qui a un niveau de vie mensuel compris entre 1 285 euros et 2 755 euros fait partie des classes moyennes alors que pour l’observatoire des inégalités la fourchette se situe entre 1 608 euros et 2941 euros. Ces définitions facilitent les comparaisons, internationales et dans le temps, mais réduisent l’appartenance aux classes moyennes à la détention d’un capital économique alors que d’autres sortes de capitaux (culture, diplôme, prestige, etc.) sont aussi importants.
Le troisième élément renvoie au fait que dans les sondages la majorité de la population s’identifie aux classes moyennes alors même que nous avons vu que ses contours étaient flous. Plusieurs raisons peuvent par exemple l’expliquer : leur hétérogénéité, la massification de la consommation ou l’allongement des scolarités.
I Entre « riches » et « pauvres » ?
Dans un premier texte, Mathias Millet interroge le processus de moyennisation, mis notamment en avant par Henri Mendras (1988), à travers certains indicateurs et l’interprétation de leur évolution qui en est faite. Selon le sociologue, il est indéniable que la société a changé. Certains groupes sociaux ont connu une expansion numérique importante. Les employés passent de 18 % des actifs dans les années 1960 à 26 % en 2020, les professions intermédiaires de 11 % à 25 % et les cadres et professions intellectuelles supérieures de 5 % à 20 % au détriment des agriculteurs exploitants (de 16 % à 1,3 %) et des ouvriers (de 40 % à 20 %). De plus, les niveaux de vie se sont rapprochés et la scolarisation s’est développée. Enfin, les biens de consommation courants se sont largement diffusés (automobile, réfrigérateur, télévision, lave-linge, etc.) ainsi que l’accès aux loisirs. Ces évolutions ne peuvent cependant pas permettre de conclure à la fin d’une société divisée en classe, à l’uniformisation des modes de vie ou à une société de classes moyennes. Pour justifier cette position, l’auteur met en avant les écarts entre niveau de vie très importants entre les différents groupes sociaux. Les inégalités économiques et matérielles demeurent fortes. De mêmes, ces derniers ont des styles de vie parfois très différents (ouvriers surreprésentés dans les zones rurales par exemple avec les conséquences que cela peut avoir sur l’accès aux biens culturels). Ainsi, la thèse de la moyennisation socio-économique comme socioculturelle ne tient pas.
Dans sa contribution, Thomas Amossé met l’accent sur la triple diversité qui caractérise les classes moyennes. Il existe tout d’abord une pluralité de définitions et usages possibles de la notion de classes moyennes. De plus, les trajectoires sociales des individus qui la composent sont diverses. En retenant un découpage à partir des PCS, l’Insee met en avant que la part des personnes ayant un emploi en 2015 et appartenant à la même classe en 2010 est moins importante pour les classes moyennes (73 %) que pour les populaires (81 %) ou supérieures (77 %). 3 % des personnes appartenant aux classes moyennes en 2015 appartenaient aux classes supérieures et 11 % aux classes populaires. Enfin, il existe une multiplicité des univers professionnels et des profils à l’intérieur des classes moyennes (des artisans et commerçants aux professions intermédiaires du secteur public par exemple).
Cédric Hugrée, Etienne Penissat, Cécile Rodrigues et Alexis Spire mettent en garde contre une définition extensive des classes moyennes utilisée par les institutions internationales (OCDE, l’OIT ou la Commission européenne). Par exemple, dans une étude de l’OIT de 2016, les personnes qui ont un niveau de vie compris en 60 % et 200 % du niveau de vie médian sont considérées comme appartenant aux classes moyennes. Cette définition, appliquée à la France, aboutit à classer 76 % des individus dans cette catégorie, ce qui ne permet pas de rendre compte finement des faits. Selon les auteurs, un découpage à partir des PCS évite cet écueil.
Camille Peugny consacre un chapitre à la question de la mobilité sociale des classes moyennes. Il se demande ainsi si les classes moyennes recrutent moins souvent que par le passé leurs membres parmi les catégories populaires et si les enfants des classes moyennes accèdent moins souvent que par le passé aux classes supérieures. A la première question, le sociologue répond que « l’idée selon laquelle les classes moyennes ne se recruteraient plus par mobilité ascendante est (donc) fausse ». Les professions intermédiaires, considérées comme le cœur des classes moyennes, recrutent aujourd’hui 45 % de leurs membres au sein des classes populaires salariées. Leur embourgeoisement ne serait alors que relatif. Quant à la seconde question, C. Peugny répond que « la mobilité ascendante des enfants de père exerçant une profession intermédiaire est toujours possible ». Celle-ci a même progressé au cours du temps, tout particulièrement pour les jeunes femmes. Au final, il est possible d’affirmer que les classes moyennes constituent encore aujourd’hui un espace de promotion sociale.
Le rapport à la culture des classes moyennes, la manière dont celles-ci la valorisent, est une question souvent abordée. Catherine Leclercq tente de caractériser celui-ci en rappelant tout d’abord que la culture, au singulier, renvoie à la culture légitime, c’est-à-dire l’ensemble des pratiques, préférences et références valorisées par les classes dominantes à un moment donné de l’histoire d’une société. Les classes moyennes ont des pratiques culturelles moins intenses que les classes dominantes mais plus que les classes populaires. A titre d’exemple, en 2018 selon l’Insee, les professions intermédiaires sont moins allées au cinéma (56 % y sont allés au moins une fois dans l’année) que les cadres (64 %) mais plus souvent que les ouvriers (30 %). Cependant, conformément à ce qui a pu être mis en lumière précédemment dans d’autres chapitres, il serait faux de penser que le rapport des classes moyennes à la culture est homogène. En effet, selon que la dotation en capital culturel est relativement plus forte (pour les professeurs des écoles par exemple) ou que la dotation en capital économique est relativement plus importante (pour les commerçants par exemple), le rapport à la culture sera bien différent. De plus, à PCS identique, l’origine sociale est un déterminant important, selon que la personne soit enfant d’ouvrier ou de profession libérale par exemple. Enfin, la position dans le cycle de vie, signalé par l’âge, joue aussi un rôle important.
Joanie Cayouette-Remblière et Marie-Paule Couto analysent les parcours scolaires des classes moyennes. Leur principale conclusion est que leurs trajectoires ne peuvent se simplifier en un point moyen : elles se rapprochent parfois des classes supérieures (pour l’obtention du baccalauréat général par exemple), parfois des classes populaires (pour l’accès aux classes préparatoires aux grandes écoles par exemple). De plus, il existe une forte hétérogénéité des parcours scolaires de leurs membres. Par exemple, les enfants de ménages à dominante indépendante réussissent moins bien que les autres fractions des classes moyennes, professions intermédiaires notamment, dans l’accès au baccalauréat. Les écarts entre filles et garçons n’épargnent pas non plus les classes moyennes. Les filles y sont par exemple plus nombreuses à obtenir un baccalauréat général (52 % des filles appartenant aux classes moyennes en sont titulaires) que les garçons (37 %).
II Des classes moyennes menacées ?
Dans une première contribution, Alexis Spire analyse le rapport à l’impôt des classes moyennes. Il rappelle tout d’abord que le statut de victime de la pression fiscale a permis de fédérer une grande majorité des français. Dès sa création en 1907, l’Association de défense des classes moyennes combattait le projet de déclaration des revenus qu’elle jugeait attentatoire à la liberté de chacun. En 2023, près de 7 personnes sur 10 interrogées par le Baromètre des prélèvements fiscaux et sociaux en France déclarent penser que la politique fiscale du gouvernement demande plus d’efforts aux classes moyennes. Ainsi, en France, les contribuables des classes moyennes ont la conviction de « devoir payer pour les autres », c’est-à-dire ceux qui échappent à l’impôt en raison de leurs difficultés financières d’un côté et ceux qui s’en exonèrent grâce à l’optimisation ou l’évasion fiscale, sans jamais recevoir de prestations en retour. Cependant, les contribuables des classes moyennes tirent parti des dispositifs légaux permettant de diminuer leur impôt, certes moins que les classes supérieures mais plus que les classes populaires. Par exemple, la défiscalisation liée aux dons aux associations, aux partis politiques ou aux syndicats représente 61 % des cas de défiscalisation pour les classes moyennes. De plus, à l’intérieur de ces catégories, les classes moyennes travaillant dans le secteur public sont plus nombreuses que celles travaillant dans le secteur privé à tirer parti des opportunités de réduire leur impôt sur le revenu. Deux tiers d’entre elles ont eu recours à une niche fiscale contre la moitié pour les classes moyennes du privé. Il n’y a donc pas d’homogénéité dans le rapport que les classes moyennes entretiennent avec l’impôt bien qu’il y ait une singularité de celui-ci par rapport aux autres classes sociales.
Dans de nombreux discours publics, l’idée selon laquelle les classes moyennes seraient en voie de paupérisation revient régulièrement, s’appuyant sur des constats multiples : sentiment de déclassement, stagnation des salaires, qualité de vie perçue comme inférieure à celle des générations précédentes ou sentiment qu’il devient difficile de vivre de son salaire. Jeanne Lazarus, après avoir rappelé que l’analyse dépend beaucoup de la définition du contour donné aux classes moyennes (selon le mode de vie, la place dans la hiérarchie du travail ou le niveau de vie) s’interroge sur les fondements de cette idée. Elle remarque tout d’abord que la répartition dans les déciles de niveau de vie ne coïncide pas exactement avec la catégorie socioprofessionnelle. On trouve des ménages ouvriers dans les plus hauts déciles comme des ménages de cadres dans les plus bas. La composition du ménage ou encore la stabilité de l’emploi (rappelons qu’une personne au chômage demeure classée dans la CSP de l’emploi qu’elle occupait) sont des facteurs aussi importants que le niveau hiérarchique pour rendre compte du niveau de vie. Il est alors difficile de conclure à une paupérisation des classes moyennes. Cependant, la sociologue affirme que l’appauvrissement peut ne pas être compris seulement comme une baisse du niveau de vie. En effet, « dire que la classe moyenne s’appauvrit signifie que ses membres rencontreraient des difficultés croissantes à maintenir leur mode de vie, verraient leurs aspirations déçues par rapport au rêve de stabilité, ou encore subiraient des contraintes financières accrues ». Il existe des arguments allant dans ce sens, remettant en cause la sécurité des classes moyennes. C’est le cas par exemple du chômage persistant. De plus, en raison de la forte inflation post-crise de la Covid, les classes moyennes ont vu leurs revenus stagner voire diminuer relativement au revenu médian. Ainsi, « plusieurs dynamiques semblent se conjuguer pour confirmer le décrochage économique de la classe moyenne », ce qui ne lui permet plus d’assurer les conditions de sa reproduction, alimentant au final son sentiment de déclassement.
Les difficultés d’accès au logement sont souvent considérées comme un facteur de déclassement des classes moyennes. Pour Romain Renier, celles-ci existent effectivement en raison de la hausse des prix de l’immobilier de ces dernières décennies. Cependant, il existe une grande hétérogénéité dans la difficulté à se loger au sein des classes moyennes. D’autres facteurs rendent celle-ci plus ou moins grande. Par exemple, il est bien plus difficile de se loger dans les grandes agglomérations ou dans les régions touristiques que dans les territoires ruraux. Souvent, en raison de l’impossibilité de se loger à proximité de son lieu d’emploi, un coût important en carburant doit être supporté pour y accéder. Cela s’ajoute au coût direct du logement et participe ainsi à nourrir le sentiment de déclassement des classes moyennes concernées. Enfin, d’autres facteurs comme notamment le chômage, le type de contrat de travail (CDI ou CDD) ou le genre sont déterminants dans la difficulté d’accéder à un logement. Pour finir, l’auteur rappelle que s’il existe bien un problème de logement pour les classes moyennes, celles-ci bénéficient d’aides publiques indirectes (prêt à taux zéro par exemple) ou de logements sociaux qui peuvent l’atténuer.
Le déclassement constitue une vraie crainte pour les classes moyennes comme le rappelle Olivier Masclet, même s’il s’agit le plus souvent d’une menace que d’une expérience effectivement subie, hormis durant les périodes de récession. Les classe moyennes sont un groupe central dans la société française, entre les catégories supérieures et les ouvriers et employés, au carrefour des flux de mobilité sociale. Ainsi, la crainte de passer dans les catégories inférieures co-existe avec le souhait de s’élever dans les catégories supérieures, particulièrement pour les strates inférieures des classes moyennes. Cela se traduit par la mise en œuvre de stratégies scolaires (contournement de la carte scolaire, choix d’options sélectives, cours particuliers, etc.) et le déménagement dans des quartiers valorisés socialement afin de favoriser la reproduction sociale voire la mobilité sociale ascendante.
Les nouvelles technologies, numériques ou intelligence artificielle (IA) en particulier, pourraient être considérées comme une autre menace pesant sur les classes moyennes. De nombreuses études concluent que les métiers les plus touchés seraient les plus routiniers et répétitifs, peu importe qu’ils soient manuels (maçons, mécanicien, etc.) ou intellectuels (secrétaire, informaticien, etc.), c’est-à-dire ceux situés au milieu de la hiérarchie des qualifications. Elles montrent aussi que ce serait surtout certaines tâches (les plus routinières), plus que les emplois qui seraient concernées, réfutant ainsi les discours catastrophistes sur le chômage de masse technologique mais mettant en avant les conséquences possibles en termes d’inégalités sociales. Cependant, Juan Sebastian Carbonell ajoute que les choses sont souvent plus complexes. La polarisation des emplois en faveur des emplois non routiniers prend des formes distinctes selon les pays. L’Espagne, par exemple, n’en aurait pas connu ces 15 dernières années, à la faveur d’une montée moyenne des qualifications. De plus, certains métiers non routiniers, qualifiés et intellectuels peuvent être affectés par une forme de déqualification. Ce serait le cas notamment des traducteurs et des journalistes, ou d’autres métiers impliquant de la créativité, de l’interprétation de données et de symboles ou des interactions personnelles car les technologies comme l’IA pourraient conduire à l’automatisation de certaines tâches (écriture d’articles ou post sur les réseaux sociaux pour les journalistes par exemple).
Une autre menace pesant sur les classes moyennes viendrait de la disparition des artisans, notamment dans les territoires ruraux. Selon Caroline Mazaud, il y a bien eu des forces agissant dans le sens d’une disparition de l’artisanat : salarisation de l’emploi, concurrence de l’industrie et de la grande distribution. Pourtant, les artisans demeurent encore aujourd’hui un groupe social conséquent. Il y avait en 2024 près de 1,9 million d’entreprises artisanales immatriculées au répertoire de métiers dans les secteurs du bâtiment, de la production, de la réparation et du service ou de l’alimentation. Le groupe des artisans se transforme cependant mais il demeure la voie de promotion privilégié pour des ouvriers de métiers qui « montent leur boîte », particulièrement dans les mondes ruraux : position améliorée dans la hiérarchie, prestige accru et revenu disponible en hausse. Le groupe social artisan accueille aussi des individus en reconversion professionnelle venant des classes moyennes supérieures.
Durant les années 1970 et 1980, les villes moyennes ont été particulièrement propices à l’installation des ménages des classes moyennes en quête d’emploi dans le secteur tertiaire auprès d’employeurs publics. Cependant, à partir des années 1990, Elie Guéraut affirme que cet ancrage résidentiel se fragilise en raison du mouvement de retrait territorial de l’Etat accompagné de politiques d’austérité, constituant ainsi une menace pour les classes moyennes même si les effets démographiques sont très contrastés à l’intérieur du groupe des villes moyennes.
Selon le discours dominant, les classes moyennes, menacées par l’effritement de la société salariale, la globalisation de l’économie et la remise en cause de l’Etat social, auraient été amenées à moins participer à la vie civique et politique, leur engagement n’étant plus ressenti comme impactant l’avenir de leurs enfants. Pour Mathias Lenzi, celui-ci nous prive de nuances pourtant importantes. En effet, les classes moyennes participent encore de nos jours davantage aux élections que les classes populaires mais un peu moins que les classes supérieures en dépit d’un développement du vote intermittent (abstention non systématique). De plus, l’appartenance à une PCS donnée, si elle est un déterminant non négligeable de la participation électorale, doit être mise en perspective avec des trajectoires individuelles et des sociabilités familiales et amicales participant à façonner les penchants politiques de chacun. Enfin, voter moins souvent ou ne plus voter ne traduit pas un désengagement politique. Par exemple, les professions intermédiaires sont tout aussi nombreuses à exercer une activité bénévole dans une association ou à s’impliquer dans un syndicat que les cadres et professions intellectuelles supérieures.
III Des classes moyennes agissantes ?
Parmi les pratiques souvent considérées comme caractéristiques des classes moyennes, celles liées au partage des tâches dans le foyer ont été particulièrement étudiées. Marie-Hélène Lechien note que c’est au sein des classes moyennes que la division du travail domestique et parental est la moins inégale. Les hommes exerçant une profession intermédiaire, surtout ceux qui travaillent dans le secteur public, sont particulièrement attachés à un partage égalitaire des tâches et sont ainsi plus actifs dans le foyer que ceux des autres catégories socio-professionnelles. Néanmoins, les femmes exerçant une profession intermédiaire consacrent beaucoup plus de temps que les hommes aux activités domestiques et parentales, entre 1h et 1h30 environ de plus par jour selon le caractère public ou privé du secteur de la profession d’après une étude de l’Insee de 2010. La sociologue note aussi que l’on observe chez les femmes des classes moyennes une mise en retrait du marché du travail salarié que l’on peut notamment mettre en lien avec le développement de l’installation de ménages urbains dans les campagnes (néoruraux). Ainsi, ces femmes passent plus de temps à la maison, ce qui renforce une division du travail domestique et parental encore plus inégale.
Sandrine Garcia et Fabienne Montmasson-Michel interroge l’idée selon laquelle les classes moyennes ont un style éducatif favorable à la réussite scolaire. Les classes moyennes, d’après plusieurs enquêtes récentes, adhèrent à des idéaux éducatifs privilégiant des contraintes souples et une certaine horizontalité parents-enfants favorisant l’épanouissement culturel et affectif de leur enfant. Cependant, l’aisance scolaire ne peut s’expliquer exclusivement par l’existence de dialogues parents-enfants lors des repas, la manifestation d’une ouverture ou d’un point de vue critique sur le monde. Les différents travaux montrent que ces attitudes s’accompagnent d’une certaine fermeté sur les enjeux scolaires comme par exemple l’affirmation selon laquelle le travail reste non négociable. De plus, un accompagnement intensif (encadrement du travail strict, contrôle des résultats, transmission de méthodes de travail, etc.) dès le primaire est aussi un élément, qui, combiné aux précédents, peut-être décisif dans la réussite scolaire.
Matthieu Hély interroge ensuite l’engagement des classes moyennes dans le milieu associatif. A la fin des années 1970, celui-ci était considéré comme l’espace de l’engagement militant des « nouvelles couches salariées ». Aujourd’hui, se concentre une part significative des professions intermédiaires dans le salariat associatif (travail social, de l’animation, de la prise en charge des publics fragilisés). En 2019, celles-ci représentaient plus d’un salarié sur trois dans les associations. L’expansion de ce salariat, aux caractéristiques communes nombreuses avec celles des agents du service public, répond au besoin d’une partie des classes moyennes de travailler au service de l’intérêt général afin de « trouver du sens » à leur travail, traduisant ainsi leur valorisation de l’engagement associatif.
Les classes moyennes sont souvent associées à une consommation responsable, que l’on peut définir comme en cohérence avec certains principes de justice sociale et/ou de préservation de l’environnement. Sofian Beldjerd affirme cependant que ces représentations résistent mal à l’analyse sociologique. Il est vrai néanmoins que les classes moyennes sont surreprésentées parmi les adeptes de la consommation responsable dans de nombreuses enquêtes depuis une dizaine d’années, par exemple dans celles portant sur l’achat de produits alimentaires d’origine biologique. Pourtant, faut-il le rappeler, les classes moyennes sont hétérogènes et les pratiques de consommation responsables réparties de manière hétérogènes en leur sein. Ainsi, le pôle mieux doté en capital culturel va tenir un discours valorisant davantage la consommation responsable en moyenne que le pôle mieux doté en capital économique, ce dernier adhérant plus systématiquement aux manières de consommer des fractions économiques des classes supérieures. Enfin, le sociologue précise que consommer de manière responsable, quelle que soit sa forme pour les membres des classes moyennes, s’apparente, de manière consciente ou non, à un moyen de se démarquer des classes populaires, moins disposées à se mobiliser sur ces enjeux.
Le style de vie des ménages peut être considéré dans certains cas comme un critère pertinent de délimitation des classes moyennes. Pour Yoann Demoli et Stéphane Vaquero, c’est le cas pour les rapports que celles-ci entretiennent avec l’automobile. Ces rapports peuvent se situer, à certains égards, entre les logiques des classes populaires et des classes supérieures. Selon l’enquête « Budget des familles » de 2017, les classes moyennes présentent un taux d’équipement (86,6 %) et un nombre de voitures par ménage (1,65) proches mais inférieurs à celui des classes supérieures (90,8 % et 1,7 voiture) mais bien supérieurs à celui des classes populaires (76,2 % et 1,42 voiture). Le constat est similaire pour le nombre de kilomètres parcourus par an. Cependant, il existe des variations intra-classe notables. Bien que roulant dans des véhicules en moyenne moins chers et plus récents que ceux des classes supérieures, les classes moyennes du secteur privé se rapprochent dans leur comportement beaucoup plus de ces dernières que les classes moyennes du secteur public. Pour celles-ci, il s’agit souvent d’un choix visant à mettre à distance l’objet, illustrant notamment des convictions écologiques plus fortes.
L’épisode des « Gilets jaunes » a laissé se diffuser l’idée selon laquelle les classes moyennes seraient plus intéressées par les questions financières (le prix du carburant) que par les questions écologiques. Selon Luca-Amedeo Contardi, la réalité est plus complexe. D’après de nombreuses études, les questions environnementales sont non seulement plus investies par les classes moyennes mais il existe une grande hétérogénéité de positionnement en leur sein. Les classes moyennes se conforment aux normes environnementales en raison notamment de leur adhésion aux discours portés par les institutions, spécifiquement l’Ecole, mettant l’accent sur la responsabilité individuelle dans la dégradation de l’environnement. Pour autant, leur rapport à l’écologie dominante ne peut être qualifié d’uniforme. En effet, plus elles disposent de ressources scolaires et culturelles par rapport aux ressources économiques, plus elles adaptent leur comportement aux normes écologiques dominantes (achat de produits biologiques, consommation de moins de viande, etc.). A l’opposé, lorsque la dotation en capital économique est plus importante (artisans, patrons de petites entreprises), le rapport aux normes écologiques est plus critique en raison de la distance avec leur style de vie et leurs aspirations sociales.
Depuis plusieurs années, s’est développée dans le débat public l’idée selon laquelle les classes moyennes seraient plus attachées à la construction européenne que les classes supérieures ou populaires. Ciro Cangiano, à partir de travaux empiriques sur la mobilité physique, les liens transnationaux et les pratiques sociales transnationales, affirme que les classes moyennes expérimentent un transnationalisme « à mi-chemin » de celui des classes supérieures et des classes populaires mais beaucoup plus éloigné des premières que des secondes. Il conclue ainsi que « l’idée que les groupes sociaux placés au milieu du système de stratification sont les plus enclins à « dépasser » la dimension locale et nationale n’est donc pas, au regard des données examinées ici, attestée empiriquement ».
Quatrième de couverture
Omniprésentes dans les discours, régulièrement invoquées par les journalistes et les responsables politiques, les classes moyennes restent pourtant difficiles à définir avec précision.
On les décrit habituellement comme un monde intermédiaire, entre les classes dominantes et les classes populaires. Mais au-delà d’une zone médiane, que désignent les classes moyennes ? Où habitent-elles ? Pour qui votent-elles ? Quels sont leurs pratiques, leur niveau de vie, leurs aspirations ? Sont-elles en voie de paupérisation, en déclin, en crise ?
Rompant avec les idées reçues, les chercheurs réunis dans cet ouvrage dessinent un portrait vivant et rigoureux de cette France « moyenne » et plurielle.
Les auteurs
Catherine Leclercq est sociologue, maître de conférences à l’Université de Poitiers, chercheuse au Groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines (GRESCO) et associée au Centre de recherches sur l’activité politique de l’Université de Lausanne (CRAPUL).
Olivier Masclet est professeur de sociologie à l’Université de Limoges, co-directeur du Groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines (GRESCO).
Ont collaboré à cet ouvrage : Thomas Amossé, Sofian Beldjerd, Ciro Cangiano, Juan Sebastian Carbonell, Joanie Cayouette-Remblière, Luca-Amedeo Contardi, Marie-Paule Couto, Yoann Demoli, Sandrine Garcia, Élie Guéraut, Matthieu Hély, Cédric Hugrée, Jeanne Lazarus, Marie-Hélène Lechien, Mathias Lenzi, Caroline Mazaud, Mathias Millet, Fabienne Montmasson-Michel, Étienne Penissat, Camille Peugny, Romain Renier, Cécile Rodrigues, Alexis Spire, Stéphanie Tabois, Stéphane Vaquero.
Publié avec le soutien du Gresco, de l’université de Limoges et de l’université de Poitiers.