Melchior vous propose ce décryptage pédagogique de l’article d’Éric Monnet « Cryptomercantilisme et souveraineté monétaire : le défi des stablecoins américains pour l’Europe », La lettre du CEPII, n°459, septembre 2025.
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Présentation de l’article :
Depuis une dizaine d’années maintenant, on a vu apparaître des crypto-actifs décentralisés, comme le Bitcoin ou l’Ethereum, qui demeurent cependant plus des instruments d’investissement que des instruments de paiement, dans la mesure où leur volatilité et leur absence d’ancrage économique les ont empêchés d’acquérir un rôle véritable monétaire.
C’est dans ce contexte qu’ont émergé les stablecoins, jetons numériques émis par des acteurs privés, mais qui promettent une stabilité de valeur en étant adossés à des actifs considérés comme sûrs (dépôts bancaires, dette publique, …), et en conservant une parité fixe avec une monnaie de référence (dollar, euro). Contrairement aux autres crypto-actifs décentralisés, les stablecoins semblent capables de remplir les trois fonctions de la monnaie : unité de compte, réserve de valeur, et moyen d’échange.
Aux Etats-Unis, l’administration Trump vise depuis janvier 2025 à soutenir l’innovation et la diffusion mondiale de stablecoins adossés au dollar. Cette politique a un objectif clair : utiliser une monnaie privée pour renforcer l’hégémonie américaine et consolider la demande mondiale de dette publique américaine. On peut considérer que cette stratégie est à l’image du mercantilisme classique du XVIIIème siècle où les Etats européens s’appuyaient sur leurs compagnies commerciales pour développer leur puissance à l’étranger. Dans le cas des stablecoins adossés au dollar, il s’agit d’un « cryptomercantilisme », qui n’a pas pour finalité d’accroître les exportations commerciales, mais d’utiliser une domination sur les moyens de paiement pour encourager la détention de la dette publique.
En mai 2025, la capitalisation totale des stablecoins dépassait les 250 milliards de dollars. Mais au-delà de ces chiffres, c’est le potentiel d’adoption qui inquiète, et notamment dans les pays émergents confrontés à l’inflation et à la fragilité bancaire. Dans ces pays où la population n’a généralement pas accès à des comptes bancaires et dont les paiements se font à l’aide d’applications sur les téléphones qui sont détenues par les grands groupes technologiques américains, il est à craindre que ces groupes permettent assez rapidement des paiements en stablecoins adossés au dollar. C’est d’ailleurs ce que recommande un rapport de la Maison Blanche publié le 30 juillet 2025.
Que peut faire l’Union européenne face à cette menace ? Il ne semble ni réaliste ni souhaitable que l’Union européenne tente de rivaliser avec les Etats-Unis en promouvant des stablecoins en euros, et cela d’autant plus que le principe même des stablecoins est qu’ils soient risqués pour les émetteurs pour continuer à être rentables, ce qui reporte in fine le risque sur les utilisateurs. Il semble plus pertinent pour l’Union européenne de promouvoir une politique de développement des paiements numériques à travers le monde, avec une monnaie numérique de banque centrale (MNBC), qui peut constituer une alternative appropriée aux stablecoins pour rendre les paiements domestiques plus rapides ou anonymes que les virements bancaires ou les paiements par cartes bancaires.
L’Union européenne pourrait ainsi promouvoir une politique de développement des paiements numériques dans le monde, et aller vers un système de paiement multilatéral fondé sur la coopération semble être la seule manière d’éviter la privatisation des paiements internationaux avec les stablecoins indexés sur le dollar.
Questions :
1) Qu’est-ce qu’un stablecoin ?
2) Les stablecoins peuvent-ils âtre considérés comme des monnaies ?
3) Comment la diffusion des stablecoins adossés au dollar peut-elle contribuer à renforcer la domination américaine ?
4) Les « monnaies numériques de banque centrale » (MNBC) peuvent-elles constituer une alternative aux stablecoins ?
Les + de l’article :
- S’interroger sur la définition de la monnaie à partir des cryptoactifs et de leur évolution récente.
- Comprendre comment la monnaie peut-être une source de domination.
- Comprendre les différences entre les « monnaies numériques de banque centrale » (MNBC) et les stablecoins.
Les termes clés :
- Bitcoin : Crypto-actif présenté en novembre 2008 par Satoshi Nakamoto, qui avait créé la première blockchain. Depuis, le bitcoin est devenu le crypto-actif par excellence. Il peut être utilisé comme moyen de paiement direct en ligne, mais il demeure essentiellement un objet de spéculation et de « boursicotage ».
- Blockchain : La « chaîne de blocs » (traduction en français) est un protocole informatique permettant de créer des transactions entre des entités. Elle fonctionne comme un livre de compte et à chaque nouvelle transaction qui est créée, c’est comme une nouvelle page du livre de compte qui est ouverte. C’est la puissance de calcul qui permet au réseau de fonctionner, et des « mineurs » sont chargés de vérifier que personne n’essaie de frauder.
- Crypto-actifs : Actifs numériques basés sur une blockchain et un réseau informatique qui valide et effectue les transactions.
- Monnaie numérique de banque centrale (MNBC) : Une MNBC est une monnaie émise par une Banque centrale sous un format dématérialisé. L’objectif est de faire en sorte que ménages et entreprises puissent disposer d’un compte auprès de la Banque centrale. Ce nouveau moyen de paiement sera comparable à une monnaie fiduciaire (d’où l’appellation de « billet numérique »).
- Stablecoin : Type particulier de crypto-actif adossé à des devises de réserve (monnaie « fiat » comme le dollar ou l’euro), ce qui lui permet de conserver une stabilité dans le temps, et donc de le rapprocher des critères qui définissent une « bonne monnaie ».
Le point d’éclaircissement : crypto-actifs et stablecoins
Les crypto-actifs sont des actifs numériques qui utilisent un réseau informatique ainsi qu’une blockchain (chaîne de blocs en Français ; voir définition plus haut) afin de pouvoir valider et effectuer des transactions entre deux, voire entre plusieurs entités. Le problème qui se pose immédiatement est celui de la confiance.
En effet, quand un virement bancaire est effectué entre deux personnes, les banques jouent le rôle de tiers de confiance pour vérifier les comptes avant d’effectuer la transaction. Avec les crypto-actifs, il n’y a pas de tiers, et ce sont les ordinateurs qui sont les seuls garants du bon fonctionnement des crypto-actifs. Pour valider les transactions, il est donc nécessaire d’avoir une multitude d’ordinateurs allumés qui fonctionnent et qui valident les transactions. Les personnes qui mettent à disposition leurs ordinateurs sur les réseaux sont appelées « mineurs ».
On parle généralement de crypto-actifs plutôt que de crypto-monnaies, car les crypto-actifs ne remplissent pas les fonctions traditionnelles attachées à une monnaie (voir la présentation de l’article ci-dessus). Ils ne sont pas intermédiaires des échanges car ils n’ont pas de cours légal, c’est-à-dire qu’aucun agent économique n’est tenu de les accepter et qu’aucune Banque centrale n’en garantit la valeur. Ils ne sont pas non plus des réserves de valeur, ne serait-ce qu’en raison de leur volatilité.
Parmi ces crypto-actifs toutefois, les stablecoins (voir définition plus haut) sont adossés à des actifs de réserve (monnaies « fiat » émises par l’Etat, comme le dollar ou l’euro), ce qui leur permet de conserver une valeur stable dans le temps, et donc de dépasser une des principales limites des crypto-actifs traditionnels.
Cela dit, la stabilité d’un stablecoin repose sur la confiance, c’est-à-dire sa capacité à être échangé à tout moment contre l’actif auquel il est adossé. Pour garantir cette promesse, les émetteurs de stablecoins détiennent des portefeuilles d’actifs financiers liquides et sûrs (comme des bons du Trésor américains), avec cependant une réglementation différente en Europe et aux Etats-Unis comme on vient de le voir. Quand un particulier vend ses stablecoins, c’est souvent un autre acteur qui lui achète contre de la monnaie fiat. Dans certains cas, il est possible que l’émetteur rembourse l’investisseur en vendant une partie de ses actifs : c’est ce que l’on appelle une « rédemption ».
Or, c’est précisément la question de la confiance qui fait problème. En effet, il subsiste toujours un risque de fraude provenant du fait qu’un certain nombre d’émetteurs, peu ou pas régulés, pourraient tromper les investisseurs sur la réalité ou la qualité de leurs actifs (risque assez présent dans le Genius Act comme on vient de le voir). De plus, et plus fondamentalement, il y a un risque encore plus important, et qui est présent depuis que les banques existent : le risque de liquidité. Etant donné que les actifs détenus en réserve par l’émetteur ne sont pas aussi liquides que les jetons émis, si un émetteur devait faire face à une obligation de rachats massifs, le temps nécessaire pour rembourser les investisseurs pourrait être assez long. Dans cette configuration, le stablecoin perd sa parité (l’offre étant très supérieure à la demande), ce qui peut dégénérer en panique et faillite de l’émetteur.
Les paniques bancaires ont jalonné l’histoire financière. Mais il existe aujourd’hui des garde-fous pour le système bancaire (et notamment les Banques centrales qui sont des prêteurs en dernier ressort) dont l’écosystème des stablecoins est largement dépourvu.
Questions :
1) Qu’est-ce que le cours légal ? Les crypto-actifs ont-ils un cours légal ?
2) Quel est le rôle traditionnel des banques dans les transactions entre acteurs ?
3) Qu’est-ce que le risque de liquidité ?
4) Pourquoi ce risque est-il très présent avec les stablecoins ?
L’extrait pour la classe préparatoire : La réglementation des stablecoins en Europe et aux Etats-Unis
Le Genius Act, adopté par le Sénat des Etats-Unis en juillet 2025, vise à rendre possible la détention de dette américaine par les émetteurs de stablecoins en donnant un cadre légal à cette monnaie numérique. L’objectif est double : mettre en place une réglementation qui puisse rendre les stablecoins plus sûrs, tout en faisant en sorte qu’ils restent très profitables, et donc suffisamment risqués pour les entreprises émettrices. Il s’agit alors d’en faciliter à la fois l’offre et la demande. Face à cette offensive, l’Union européenne (UE) ne peut pour l’instant que se reposer sur le règlement MiCAR (Markets in Crypto-Assets Regulation), entré en vigueur en 2023, pour encadrer les stablecoins et protéger les consommateurs…. Les approches européenne et américaine diffèrent largement : la seconde laisse plus de place au risque (et donc au rendement) afin de favoriser les stablecoins et leur circulation internationale.
Dans l’UE, seuls les établissements de crédit ou les établissements de monnaie électronique agréés peuvent émettre des stablecoins sous forme de jetons de monnaie électronique. Aux Etats-Unis, la loi Genius permet aux filiales d’établissements bancaires et à des institutions non bancaires qualifiées, bénéficiant d’une licence ad hoc, d’en émettre. Par ailleurs, le régime applicable aux émetteurs significatifs est très différent de part et d’autre de l’Atlantique. La loi Genius impose une approche uniforme, avec des exigences quasiment identiques qu’il s’agisse d’un petit émetteur ou d’un acteur systémique. A l’inverse, dans l’UE, les émetteurs jugés significatifs par leur taille, leur volume ou leur importance systémique, sont soumis à un régime beaucoup plus strict, en particulier concernant la gestion des réserves et les principes prudentiels de base.
Les règles d’émission et de rachat (c’est-à-dire la convertibilité des stablecoins dans la monnaie à laquelle ils sont fixés) sont cruciales pour définir le caractère « monétaire » et la crédibilité de la promesse faite par l’émetteur. Dans MiCAR comme dans Genius, le rachat à parité est imposé et les stablecoins ne peuvent pas être rémunérés par un taux d’intérêt. Concernant les actifs à détenir en réserve, le régime européen est bien plus strict : 30% des actifs doivent être déposés sur un compte bancaire, le reste ne pouvant être investi que dans des instruments hautement liquides. Le régime américain, au contraire, est beaucoup plus flexible, autorisant une large gamme de placements. En cas de crise, MiCAR impose l’existence d’outils de gestion précoce, déjà utilisés dans des fonds monétaires, pour stopper la panique. Aux Etats-Unis, le régulateur fixe au cas par cas les exigences de capital et de liquidité.
Enfin, les deux régimes interdisent à des émetteurs non agréés d’opérer légalement sur leur territoire. Mais les Etats-Unis cherchent à attirer les émetteurs étrangers, dès lors qu’ils peuvent garder un contrôle politique sur eux. L’UE, au contraire, se limite à encourager la coopération entre superviseurs. L’accès au marché intérieur n’est pas permis dans la version actuelle de MiCAR.
Questions :
1) Quel est l’objectif du Genius Act ?
2) Quelle est la différence majeure entre les approches européenne et américaine des stablecoins ?
3) Quels sont les points communs entre les réglementations américaine et européenne des stablecoins ?
4) Quelles sont les différences majeures entre les réglementations américaine et européenne des stablecoins ?
Les sujets qui font débat :
- Les monnaies privées peuvent-elles se substituer aux monnaies publiques ?
- Faut-il en Europe promouvoir des stablecoins adossés à l’euro ?